Malki
Chana Roth avait de longs cheveux, des yeux en amande
pétillants d’intelligence, la fraîcheur de ses quinze ans et un
beau sourire généreux. Proche de sa petite soeur lourdement
handicapée, Malki s’était, toute jeune, engagée dans
l’accompagnement des enfants handicapés. C’était aussi une
musicienne brillante.
Le 9 août 2001,
elle était allée déguster une
pizza avec sa meilleure amie. Elles moururent ensemble, en
même temps qu’une petite franco-israélienne de 9 ans, et douze
autres personnes dans l’attentat "suicide" de la pizzeria Sbarro
à Jerusalem, qui annonçait déjà le 11 septembre par sa barbarie.
Pour perpétuer son souvenir et son
engagement, les parents de Malki, Arnold et Frimet Roth ont créé
"Keren (fondation en hébreu) Malki" - association qui
vient en aide aux enfants handicapés.
Ils témoignent sans haine, en Israël
et dans le monde entier, pour les victimes du terrorisme et
militent pour la condamnation du terrorisme.
Arnold Roth a participé, au nom de
la Fondation Malki, à
la Conférence Internationale Contre le Terrorisme le 11
septembre 2007 à Paris. Voici le texte de son intervention dans
son intégralité, d’abord dans la version traduite en français,
et ensuite dans la version originale en anglais (AH).
Connaître l’ennemi: observations sur le sixième anniversaire du
9/11
Arnold Roth
La
Fondation
Malki
– Jerusalem
Au
début de l'été, ma femme et moi fûmes abasourdis par une photo d'une
jeune femme qui nous fixait sur le site Web du New York Times. Il y
avait aussi un article -- critique d'un film sur les terroristes
Arabes palestiniens qui sont dans les prisons Israéliennes. Il était
illustré par
la photo séduisante d'une jeune femme d'une beauté
singulièrement attirante, vêtue avec goût et au sourire doux et
charmant. C’est une jeune femme de 27 ans au doux visage. Elle se
trouve dans l'image car c'est l’initiatrice d'un massacre dans
lequel un homme avec un étui à guitare sur le dos a pénétré dans un
restaurant au centre de la capitale de mon pays et s'est fait
exploser. Cet étui, qu'elle avait acquis pour lui, n'était pas pour
faire de la musique mais pour donner la mort.
Il était
plein d'explosifs.
Le jeune s'en est allé
retrouver ses 72 vierges plus heureux qu’en aucun autre moment de sa
vie. Et la jeune femme qui avait 21 ans, a quitté la scène du
massacre dans lequel 15 personnes sont mortes, surtout des enfants
et des bébés et s'est précipitée à son travail de présentatrice du
journal de la télévision palestinienne. Là, calmement, elle a fait
le compte-rendu du carnage et de la destruction à Jérusalem sans
mentionner son rôle.
Elle est l'assassin de
ma fille. Aujourd'hui, elle purge de multiples condamnations à vie
en prison, et comme le signifie clairement l'article elle a
confiance en une libération rapide comme partie d’un marché entre
l'autorité palestinienne et le gouvernement d'Israël. Elle a
peut-être bien raison.
Ma femme et moi avons
trouvé l'image, le sourire et cette séduction insupportable.
Nous avons tenté d'expliquer nos sentiments au New York Times et
à la compagnie qui produisait le film mais ils n’ont pas été très
intéressés. Nous avons écrit des lettres à nos amis et des articles
sur des blogs. Nous disions qu'il est impossible de voir son visage
et de comprendre que c'est un monstre, mais c’est un fait. Le visage
de ma fille -- le visage d'une très belle jeune fille de 15 ans à
l’âme pleine de musique, qui jouait de la flûte classique dans
l'orchestre des jeunes de Jérusalem et qui composait des chansons,
qui passait tout son temps libre à entraîner les jeunes filles des
voisinages défavorisés, qui était volontaire pour aider les enfants
ayant de sérieux handicaps -- le visage de ma fille, lui, n’est pas
apparu sur le New York Times.
Il est quelque chose que
j’aimerais bien que les éditeurs du New York Times comprennent c'est
que lorsque l'on humanise les terroristes ont provoque une réaction
en chaîne qui conduit au doute, à l'ambivalence sur des sujets qui
demandent une très grande détermination. De plus on transforme les
victimes en statistiques. On les déshumanise et on marginalise leurs
familles et leur société.
La lutte pour inverser
les succès mondiaux de la terreur inclut bien des facteurs. Les
défis sont complexes. Ils ont un grand nombre de composantes
politiques, sociologiques, économiques et culturelles. La chose est
encore plus difficile lorsque l'on fait cas de la confusion qui
existe chez nos voisins et leurs chefs sur les éléments de base du
problème. Des questions qui méritent des réponses simples -- comme
qui sont les terroristes et que peut-on faire pour les stopper --
demeurent sans réponse. On en débat dans les centres commerciaux et
les écoles dans les parlements, à la télévision et aux Nations
Unies. Bien que ce débat soit littéralement une question de vie ou
de mort, il reste des désaccords substantiels sur les objectifs et
la méthodologie.
Le
manifeste proposé à cette conférence dit que la condamnation du
terrorisme doit être « absolue, universelle et inconditionnelle »,
quelque soit la justesse de la cause, quelque soit l’importance de
la provocation.
Nous pouvons admettre
volontiers que ceux qui manipulent, promeuvent et organisent des
actes de terrorisme doivent être condamnés. Leurs paroles et leurs
actes ne méritent aucune place dans la société des nations
civilisées, cultivées et libres.
Cependant il est
nécessaire, lors de rassemblements comme celui-ci, de gens en
colère, épouvantés et profondément inquiets devant les failles de la
communauté internationale, d’appeler à des avancées qui répondent de
façon adéquate et effective au terrorisme. Certains d'entre nous
sommes ici parce que nous avons subi l’expérience du terrorisme dans
notre chair. Les vies de nos familles ont été profondément affectées
par les terroristes et leurs supporters. Nous sommes motivés pour
l'action. Mais nous nous trouvons non seulement impuissants mais en
grande partie sans voix. (Inaudibles).
Ces trois dernières
années,
j'ai personnellement pris part à différents meetings consacrés à la
terreur et à ses victimes. J'ai appris à apprécier les éléments
qui connectent les victimes de la terreur les uns aux autres. Il est
frappant de voir combien les différences entre nous sont nombreuses,
y compris des éléments tels que le langage la religion et la façon
de voir. Et pourtant nous avons beaucoup en commun –
et ,plus frappant encore, un sens profond de l’ injustice et de la
frustration.
J'ai aussi rencontré des
officiels de plusieurs gouvernements ainsi que des organismes
publics afin de leur parler de ce que les victimes de la terreur ont
appris. Il y a bien des choses que nous voudrions que nos chefs
entendent de nous et qu’ils en tirent un enseignement pour le
bénéfice des communautés dans lesquelles nous vivons. Nos vies
personnelles ont été profondément blessées par ces praticiens de la
terreur. Notre proximité avec ces sujets nous en permet une
connaissance (pénétration) que l’on doit faire entendre et sur
laquelle agir.
Il y a quelques mois
j'étais assis dans une petite pièce, fermée, avec un homme qui a un
titre professionnel inhabituellement long et sérieux. En français on
l’appelle « Rapporteur spécial sur la promotion et la protection des
droits de l'homme et des libertés fondamentales dans la lutte
antiterroriste ». En anglais: “Special
rapporteur on the promotion and protection of human rights and
fundamental freedoms while countering terrorism”.
Il y a quelques mois, il
est venu à Jérusalem où je demeure. Je me suis informé sur le titre
qui est sur sa carte professionnelle puisque -- comme je le lui ai
dit franchement -- il m'a paru si étrange. Il m’a répondu que la
Commission des Droits de l'Homme des Nations Unies avait créé cette
situation de haut niveau en 2005 et qu’il l’a tenu depuis. Cet
emploi est prévu pour une durée de trois ans, ce qui signifie qu'il
en a déjà accompli les deux tiers.
Il m'a déclaré que ces
derniers temps il s’occupait surtout de la première partie de son
rôle : la promotion et la protection des droits humains et des
libertés fondamentales. La seconde partie, contrer le terrorisme
n'est pas présentement son objectif. Ce n'est pas vraiment
surprenant étant donné que les Nations Unies n'ont pas été capables
jusqu'à présent d’arriver à un accord sur une définition du
terrorisme après avoir essayé pendant des années. Malheureusement,
le même groupe de membres des Nations Unies, année après année,
bloque toute tentative d'une définition agréée.
Pourquoi ma rencontre
avec cet officiel m’a - t’elle tellement dérangé ? Il est agréable
et intelligent. Il a accès à des ressources, à du personnel, à un
budget de voyages. Il peut rendre publiques ses découvertes et
parler avec les chefs des pays de tous les continents. Sa situation
est une position de grande influence potentielle. Cependant il a un
titre qui résonne comme une résolution des Nations Unies -- fruit du
travail de quelque comité et probablement décision d’un quelconque
compromis. C’est triste et inquiétant parce que cela signifie que la
solution s'éloigne au lieu de s'approcher.
Quand des mesures de
contre-terrorisme seront mises en place par des organisations
internationales, nous qui sommes tellement concernés devrons
défendre plusieurs éléments.
-
Qu’elles
ne deviennent pas un moyen de collecter des rapports ou des
études de « bonnes pratiques ». Il y a un besoin urgent
d'action (concrète)
-
Les blocs
fondamentaux, tels une définition du terrorisme, ne
doivent pas être édulcorés par une recherche de consensus. Ceci
est est surtout vrai dans la lutte pour développer une
convention compréhensible et globale contre le terrorisme.
-
Des
avancées intelligentes et déterminées doivent être adoptées pour
que les processus démocratiques, qui sont fondamentaux à nos
vies ne soient pas et ne puissent pas être détournés par les
terroristes et leurs avocats rusés. Aujourd'hui ils utilisent
la démocratie pour attaquer nos sociétés de l'intérieur.
Ils se jouent de notre dévotion aux droits humains afin de
protéger leurs actions inhumaines. Il est impératif de que nous
trouvions des moyens de rendre sûrs nos principes démocratiques
essentiels et de protéger nos vies et celles de nos enfants.
Rien de ceci n’est
facile. Le terrorisme nous envoie des dilemmes et des défis qui ne
sont pas simples. Lorsque l’on réfléchit à ce qui doit être fait, on
peut aussi tirer des leçons d'autres situations. Je désire en
livrer une aujourd'hui.
Il y a une étude célèbre
dans laquelle il fallait persuader les étudiants de l'université de
Yale aux États-Unis de se rendre volontaires pour une vaccination
antitétanique. Un psychologue, Howard Leventhal, divisa les
étudiants en deux groupes. Une brochure fut remise aux deux groupes,
elle expliquait combien le tétanos est dangereux pour leur santé et
leur notifiait la possibilité d'une vaccination gratuite dans une
clinique proche.
La brochure se présenta
alors de deux façons différentes. Une version présenta la
vaccination en utilisant le langage de la grande frayeur.
Elle montrait des images effrayantes d'un enfant atteint du
tétanos, des photographies de victimes du tétanos à l'hôpital, de
leurs plaies et de tubes qui sortaient de leurs nez. Une seconde
version contenait les mêmes faits mais utilisait un langage
scientifique et médical sans émotion. Elle laissait de côté les
images et utilisait des mots moins durs.
L’étude montra
l’efficacité des deux brochures dans la présentation des faits et
l’explication du danger. Mais les étudiants qui reçurent la version
Grande frayeur avaient une compréhension nettement plus
claire( étaient nettement plus intelligents). Ils étaient plus
convaincus qu’il était nécessaire d’aller se faire vacciner. On
peut comprendre ce procédé. Il est raisonnable.
Les chercheurs
poussèrent plus loin et s’enquirent de combien d’étudiants avaient
agi -- en d'autres mots, combien de membres des deux groupes était
réellement allés à la clinique pour se faire vacciner. Et c'est là
qu'on voit quelque chose d'intéressant. Dans les 30 jours qui ont
suivi la remise des brochures et la campagne de promotion de la
vaccination, les étudiants les plus convaincus qui avait été exposés
à l’explication grande frayeur s'étaient rendus à la clinique
et avait été vaccinés dans exactement le même pourcentage que
ceux à qui l'on avait montré la version basse frayeur. Ce
pourcentage avoisinait zéro -- 3 % pour être précis.
Le langage de la
brochure et son ton étaient inadéquats. Le message n'était tout
simplement pas passé.
Si nous avions été là
pour suivre cette étude, bon nombre d'entre nous aurait pensé que la
brochure était inutile. Nous aurions compris que l’urgence pour
convaincre les étudiants d'agir pour se protéger devait s’exprimer
d'une façon différente. Mais l'important de cette étude est ce qui
est arrivé ensuite.
Les chercheurs créèrent
une nouvelle version des brochures. La nouvelle version avait le
même contenu mais ajoutait des informations supplémentaires. Elle
incluait une carte du campus avec un cercle autour du centre
médical. Elle incluait les horaires auxquels les étudiants pouvaient
se rendre pour se faire vacciner. C’était un petit et subtil
changement qui ne persuadait ni n’expliquait. Ce n'était pas
nécessaire car chacun connaît les dangers d'une maladie sérieuse et
personne n'en veut. L'information n'était pas vraiment pratique
puisque la plupart des étudiants savaient où se trouvait le centre
médical même sans la carte.
Voici ce qui se passa.
Les étudiants qui reçurent cette version plus orientée vers
l’action de la brochure, répondirent en se faisant vacciner au taux
de 28 %. C'était neuf fois plus effectif parce qu'elle
permettait aux étudiants de comprendre comment intégrer cette
information dans leur vie ; cela ne faisait aucune différence si le
langage était de basse frayeur ou de grande frayeur.
Les dangers passèrent de l'abstraction et de l’impersonnalité au
pratique et au mémorisable. (C’est ce qui s’est passé).
Que le terrorisme est
dangereux pour nous et nos sociétés est une chose que tout le monde
sait. Mais pas tout le monde ne semble comprendre que nous pouvons
prendre des mesures pour nous protéger. Et encore moins savent
qu'ils peuvent aider dans ce processus par leurs propres actions.
L'écrivain américain Malcom Gladwell décrit cette expérience de
Yale dans un livre récent et remarque que les étudiants étaient
intelligents et relativement bien informés. Mais ils n'ont agi que
lorsque le message a été personnalisé et orienté vers l'action, même
s’ils n'avaient pas vraiment besoin de cette information. Il a écrit
:
« Il y a un moyen très
simple de faire passer l’information qui, si les circonstances sont
correctes, peut la rendre irrésistible. Tout ce que vous avez à
faire, c’est de le trouver. »
Il est clair pour moi
que l’on ne raisonne pas avec le terrorisme. On n’engage pas le
dialogue avec ses praticiens pour la même raison qu'il n'y a pas de
dialogue avec le tétanos ou avec le cancer. On identifie les pas
qu'il faut faire pour les stopper, pour les empêcher de détruire le
corps, et on calcule intelligemment pour savoir comment atteindre le
but stratégique avec le moins possible de dommages. L'organisme que
nous défendons est en bonne santé. Nous ne désirons pas compromettre
ses bonnes parties. Mais si on n’attaque pas et n’enlevons pas les
parties malades, la pathologie, alors on court le risque de perdre
tout. Pour réussir, il faut comprendre la dimension du danger, la
cruauté de l’ennemi, et le prix de la défaite. On sait qu'il y aura
des dommages, même si nous ne le voulons pas. Ceci est vrai dans mon
pays, dans votre pays et dans tous les pays.
Aujourd'hui, 9 /11,
sixième anniversaire du jour où ma famille et moi avons créé la
fondation Malki en mémoire de notre fille. Le document légal qui
certifie son enregistrement a été enregistré le matin de ce jour en
2001, quelques heures avant l’attaque jihadiste aux
États-Unis. Aujourd'hui, au nom de Malki, nous recueillons de
l'argent de donneurs du monde entier afin apporter une aide concrète
aux familles de mon pays qui ont un enfant avec des besoins
particuliers. Il y a des milliers de familles dans ce cas en Israël
et la fondation Malki les aide parce que nous sommes déterminés à
contrer la haine et la cruauté de ceux qui ont le culte de la mort,
par des actions constructives qui affirment la vie.
Un tiers des familles
que nous aidons est musulman ou arabe chrétien. Ceci est un facteur
qui surprend surtout les gens qui ne vivent pas dans notre pays. La
plupart des Israéliens ont appris qu’une société ouverte et
démocratique peut et doit trouver des moyens de combattre la
noirceur de ses praticiens de la terreur tout en protégeant et en
défendant son âme. C’est un combat à la vie et à la mort.
Le nom de ma femme est
Frimet. Elle est aujourd'hui à la maison à Jérusalem, à s'occuper de
notre plus jeune enfant qui soufre de cécité et d'importants
problèmes de développement. Frimet a écrit un article qu'elle
publiera aujourd'hui en connexion avec les leçons du 9/11. Elle l’a
appelé « les
Dangers de l’Amnésie Historique ». Elle y écrit comment les
sociétés, peut-être pour faire face au profond traumatisme, ont
effacé le souvenir du terrorisme de leur conscience collective.
C’est un phénomène qui semble affecter ceux qui n'ont pas eux-mêmes
,personnellement, ou à travers ceux qu'ils aiment, été affectés. La
mémoire est beaucoup plus puissante lorsqu’il y a personnalisation.
Je lui ai dit que j'en
ferai mention dans mon discours devant vous aujourd'hui, afin que sa
voix aussi puisse être entendue par ceux qui ont à cœur la
nécessité de stopper les terroristes.
Merci.
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